Constantin Sigov, philosophe et professeur à l’Académie Mohyla de Kiev, n’a pas abandonné l’Ukraine et sa ville, Kiev. Il a décidé de rester, de résister, et de raconter les raisons de cette guerre insensée voulue par Vladimir Poutine.

Sous les bombes de Kiev, Sigov a écrit une longue lettre, publiée par Placards et Libelles le 7 avril 2022, dans laquelle il exprime son inquiétude face à la situation actuelle, et appelle la France et tous les pays de l’Union européenne à un sursaut pour aider l’Ukraine et les Ukrainiens à défendre les valeurs de la démocratie, de liberté et de justice qui sont aussi celles de l’Europe.

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Amis,

Je vous écris depuis ma maison des environs de Kiev sous le déluge de feu dont, à Moscou, Vladimir Poutine compte faire le linceul de l’Ukraine. Je vous écris en français, la langue dans laquelle j’aimé enseigner la philosophie à Paris les cinq années où je fus invité comme professeur par l’Ecole des hautes études en sciences sociales tout près de Saint-Germain-des-Prés, puis lors de mes fréquents séjours dans la ville lumière où j’ai tissé tant de liens chers à mon cœur. Je vous écris sur le retour de la guerre, celle qui ravage mon pays, qui tonne à vos frontières, dont nous pensions naïvement avoir exorcisé le spectre au moins à l’échelle du Vieux Continent, sur l’urgence de la paix pour mon peuple livré à une agression meurtrière, jeté sur les routes de l’exil, pleurant chaque jour toujours plus de morts, résistant pourtant de toutes ses forces à la barbarie. Et sur notre destin plus que jamais commun, l’Europe libre.

Le règne de la terreur

Le 24 février, à 5 heures du matin, me voilà, comme mes voisin, réveillé par le fracas des bombardements. Depuis plusieurs semaines, le maître du Kremlin a entamé des manouvres massives et menaçantes qui visent à encercler notre pays. Mais nous avons voulu croire en notre sécurité pourtant toute relative. La veille encore, je pensais que la perspective de l’invasion russe n’était qu’un mauvais cauchemar et qu’en fin de compte elle n’aurait pas lié. Que la raison l’emporterait. Alors que l’aube peine à percer, les frappes sont si fortes, faisant vaciller le ciel et trembler la terre, que nul parmi nous ne peut plus retarder la cruelle évidence. Je me suis trompé. La guerre est là, virulente, folle, assassine. Impitoyable. Que la leçon de notre déconvenue vous serve : les discours des dictateurs bellicistes sont à prendre au pied de la lettre.

Certes, après Noel, nous avons bien tâché de nous préparer au pire. Le vertige a précédé et préparé l’effroi. En famille, entre amis, au hasard des réseaux sociaux, les Ukrainiens ont été de plus en plus nombreux à échanger sur le contenu du trousseau de fuite en cas d’attaque létale. Les papiers d’identité et les médicaments de première nécessité ? Bien sûr. Des habits, des vivres ? Oui, mais en quantité minimale. Ne pas oublier la difficulté des routes barrées, l’obligation d’emprunter les chemins de campagne, les sentiers forestiers, et opter pour le sac à dos de préférence à la valise à roulettes. Bien estimer, enfin, le poids que peut porter un enfant afin de ne pas le surcharger et ralentir le pas.

A nos enfants précisément, sachez-le, nous n’avons pu épargner la conscience du péril. Au cours du mois de janvier, aux quatre coins de l’Ukraine, ce sont un millier et plus les établissements scolaires qui ont été l’objet d’alertes à la bombe, provoquant l’évacuation de centaines de milliers d’écoliers et plongeant dans l’angoisse leurs parents accourant les chercher. A Kiev, les mêmes alertes anonymes se sont multipliées dans le métro et dans les lieux publics, aggravant le sentiment de peur au sein de la population civile.

Avant même que les premiers tanks ne pénètrent sur notre sol, la guerre avait commencée sous la forme hybride qu’a invitée et qu’affectionne l’ex lieutenant-colonel du KGB qui se rêve autocrate de « toutes les Russies ». Vladimir Poutine n’a de cesse de propager la logique de la terreur à laquelle il soumet déjà son pays et qu’il compte imprimer au reste du monde. Il a fallu que les premiers combats éclatent pour écarter le moindre doute. Chez nous puis chez vous. L’Ukraine est aujourd’hui l’avant-poste d’une lutte planétaire.

Un système de l’amnésie

Après 2014 et les évènements de la place Maïdan, on a pris coutume à travers le monde d’évoquer, de façon souvent confuse, ce qu’il était convenu d’appeler la « crise ukrainienne ». Aujourd’hui, plus personne ne peut ignorer que ladite crise est en fait une « crise russe », intrinsèquement liée à la nature du régime poutinien.

Pourquoi Kiev reste-t-elle en travers de la gorge du Kremlin ? Pourquoi cette subite accélération délétère ? Pourquoi cette offensive en apparence irrationnelle ? Les fantasmes pseudo-historiques qui hantent le cerveau de Vladimir Poutine cachent mal les menaces réelles et gravissimes qui pèsent sur son système. La vérité est qu’il a un lien profond entre la fermeture de l’association « Mémorial » en Russie et l’ouverture des hostilités contre l’Ukraine. Ce lien, rarement envisagé en Europe, vous semblera peut-être paradoxal mais il me parait crucial. Et il l’est.

Entre l’interdiction faite à une association de poursuivre sa collecte de données sur les millions de victimes du stalinisme d’un coté et l’invasion d’un pays indépendant de l’autre, n’y a-t-il pas malgré tout, me direz-vous, disproportion ? Au contraire ! Le Kremlin juge tabou le libre accès aux informations sur les crimes commis sous la période communiste : Grace à Poutine, Staline le rouge, couvert du sang innocent qu’il a versé sans compter, est redevenu le tsar blanc qu’il était en 1945, le vainqueur de l’Allemagne nazie à l’issue de la Grande Guerre patriotique (ainsi que les Russes nomment mythiquement la Seconde Guerre mondiale), l’édificateur de l’Empire soviétique jusqu’à l’Elbe, le père des peuples dominant l’univers. C’est pourquoi il est hors de question, pour son lointain mais féroce successeur, que le Goulag soit qualifié crime contre l’humanité.

En relevant récemment la vérité sur le Katyn de Carélie, en commençant à exhumer les morts des charniers de Sandarmokh, exécutés en masse par le NKVD en 1937-1938, Iouri Dmitriev, l’une des figures de Mémorial, a définitivement ruiné la version des révisionnistes proches du Kremlin qui voulaient continuer d’attribuer ce massacre aux Finlandais. Soumis à toutes sortes de vexations et de persécutions, il a fini par être couvert d’infamie en étant déféré devant le tribunal sur la fausse accusation de pédophilie.

Le crime impardonnable qu’il a commis est d’avoir osé exposer le linge sale de l’Union soviétique au grand jour et d’avoir dévoilé le mensonge sur lequel est bâtie la Russie de Poutine. Mais en Ukraine, l’extermination par la famine de deux à cinq millions de personnes entre 1932 et 1933 n’est pas abandonnée aux faussaires du passé et les historiens ne sont pas passibles de prison pour leurs travaux scientifiques éclairant les abimes du passé.      

Kiev, bouc émissaire

Il y a longtemps que les archives du KGB se sont refermées à Moscou et à Minsk. A Kiev, elles restent ouvertes à tous les chercheurs. La mémoire du mal radical n’est pas, pour autant, une question limitée aux cercles savants. Les 45 millions de citoyens que compte l’Ukraine constituent aujourd’hui un effectif de choix pour le mémorial planétaire qu’appellent les innombrables victimes du totalitarisme.

L’Ukraine porte les crimes soviétiques à la connaissance du tribunal universel. C’est pourquoi le Kremlin essaie actuellement de l’anéantir et de l’ensevelir dans un no man’s land. Elle s’emploie à rappeler à l’humanité le destin de ceux qui ont vécu sur les « terres de sang » courant de la mer Baltique à la Mer Noire et de la mer de Béring à la mer d’Azov où, entre le 1933 et le 1945, ont péri 14 millions de civils, emportés par la persécution organisée, la famine programmée et l’incurie militaire.

L’Ukraine élargit ainsi le champ commun de la responsabilité pour tout ce qui s’est passé alors. On ne le lui pardonne pas. La Russie de Poutine cherche à la réduire en otage et l’accuse de tous les péchés. La propagande absolument inique que répand Moscou incrimine notre pays, qui a élu un président à la fois juif et russophone, en prétendant qu’il serait aux mains de néo-nazis et de fanatiques nationalistes. Que les malveillants ou les dupes qui, en Europe, relaient cette manipulation, sachent qu’ils s’associent ainsi à un négationnisme.

La souveraineté de notre pays est pour nous intimement liée à la dignité irréductible de toute personne humaine. Notre intégralité territoriale et notre intégrité morale ne font qu’un. Aussi ne faut-il pas que la réouverture de l’association russe Mémorial soit rayée de l’ordre du jour tant que durera le combat pour la liberté de l’Ukraine, ce pays qui se souvient du temps de l’inhumain et en témoigne devant le monde. Mais qui atteste aussi que nous n’en avons pas fini avec ce mal aujourd’hui.

Dans le miroir biélorusse

Pour le régime poutinien, la comptabilité des horreurs staliniennes doit être une affaire strictement intérieure à la Russie. Ce ne sont donc pas des crimes contre l’humanité qu’il s’agit de juger mais des crimes contre « les nôtres » qu’il faut gérer et dont les nombres, les circonstances, les mécanismes sont du ressort de la propagande, non pas de l’histoire. Le système dictatorial qu’à instauré Vladimir Poutine exige qu’ils soient considérés comme des « affaires locales », hors de toute autre compétence que la sienne. Il y a grand intérêt. Puisque les crimes d’Etat de l’URSS ne sont pas condamnables qu’en fonction de critères d’ajustement idéologique, les tueurs qui, à Moscou, ont assassiné Anna Politkovskaïa et Boris Nemtsov ont les mains libres. L’impunité des criminels aujourd’hui va de pair avec la politique d’amnésie nationale quant aux crimes du passé.

La crainte d’avoir à comparaitre devant un tribunal international explique pourquoi, consciemment ou pas, ce régime montre tant d’inertie obsessionnelle. La rhétorique maniaque du Kremlin à propos de l’Alliance atlantique parait insensée tant qu’on ne voit pas que derrière le mot OTAN se profile la possibilité d’un nouveau Nuremberg.

Ce que signale à sa manière, comme en miroir, le complice de Vladimir Poutine qu’est Alexandre Loukachenko. Qu’importe au dictateur de Minsk le tribunal de La Haye si ses crimes sont « une affaire intérieure » à la Biélorussie. L’autocrate soustr4ait à la juridiction du monde civilisé le pays dont il s’est emparé. Il retranche de l’espace de l’humanité le territoire qu’il terrorise. Du fait de l’isolation du régime néo-soviétique qu’il a mis en place, il se donne le droit exclusif de commettre impunément le mal à l’intérieur de ses frontières.

Or voilà que ce mal croît à l’ombre de la sottise des commentateurs étrangers, qui ferment les yeux sur ce qui se passe « là-bas » comme si cela ne concernait pas « ici ». Il n’y a pas que les malfaisants pour réduire à néant l’unité du genre humain, les sots aussi la nient, eux dont Dietrich Bonhoeffer, le pasteur et théologien martyr du nazisme, prévenait qu’ils sont plus dangereux que leurs comparses car leur sentiment d’autosatisfaction les incline à moins s’autodétruire.

Alexander Loukachenko n’a sans doute pas l’étoffe d’un héros et il suffirait de lui rappeler l’exemple du serbe Slobodan Milosevic, arrêté et jugé après la guerre d’ex Yougoslavie, de le menacer de connaître un jour le même sort pour refroidir son ardeur répressive. En attendant, les dirigeants européens devraient expliquer au satrape de Minsk que le conflit que Moscou a enclenché contre Kiev n’est pas le sien et qu’envoyer ses miliciens se battre aux côtés des envahisseurs russes lui serait fatal.

Quel modèle de relations proposent à l’Ukraine ceux qui, en Russie et en Biélorussie, se préparent à célébrer en décembre 2022 le centenaire de la création de l’Union soviétique ? La domination de la violence, de la contrainte et de l’oppression illimitées, qui a été depuis le commencement au cœur du système totalitaire communiste. Celle que le régime de Poutine exerce sur le régime de Loukachenko avec la collaboration de ce dernier. Celle que refuse l’Ukraine en s’efforçant de démasquer le cautionnement mutuel et solidaire dans la glorification du mal qui la fonde.

Instrumentaliser l’histoire

La grille de lecture du monde qu’à Vladimir Poutine, c’est l’Union soviétique de jadis. Son ambition est de la recréer. Tout ce qu’on a écrit d’autre sur lui n’est que littérature. Son projet ne tient pas debout, bien sûr. Mais, pour le prouver, il se livre à un montage des faits de l’histoire comme on monte des séquences au cinéma. Ses personnages de choix sont Lénine et Staline, les architectes du système, à qui il fait dire ce qui l’arrange. Son entreprise de reconstruction aboutit toutefois à tuer les dernières illusions sur cette époque puisqu’il montre ainsi que la colonne vertébrale de l’URSS, ce n’était ni le prolétariat, ni le Part, encore moins le peuple, mais le KGB.

C’est cette machinerie qu’il veut remettre en route. Sa biographie le lui ordonne. Alors qu’au moment de la chute du mur de Berlin, il était lui-même agent en Allemagne de l’EST et qu’il interrogeait ses supérieurs guébistes sur la riposte, il n’obtenait pas de réponse. L’expérience de l’effondrement a constitué pour lui un choc existentiel. La trame de son programme actuel, c’est la revanche de l’Union soviétique, et tous les moyens sont bons à cette fin. Il reconstitue l’histoire à partir de connaissance qui lui sont venues sur le tard, quitte à laisser de coté des pans entiers qui contrediraient sa vision des choses.

Pour justifier l’attitude de la Russie face à l’Ukraine, Poutine joue à nouveau sur l’histoire. Il détourne la Rous médiévale de Kiev, entité qui a existé du IX au XIII siècle, pour en faire une principauté « russe ». Il dénature la diversité de la nation contemporaine pour en faire un amas hétéroclite où voisineraient des russophones acquis à l’Est et des ukrainophones tournés vers l’Ouest. Ce ne sont pas des arguments, mais des prétextes. Qui, en Europe, écouterait un potentat qui voudrait redessiner la frontière entre la France et l’Allemagne en invoquant Charlemagne ?

Mais les faits sont têtus. Moi-même, je viens d’une vieille famille de Kiev où l’on a toujours parlé le russe à la maison, tandis que l’ukrainien nous était familier. Odessa, qui est une ville russophone, a pris en haine les chars qui veulent entrer au prétexte de défendre la langue et la culture russes. Dans leur grande majorité, les russophones d’Ukraine sont horrifiés qu’on assimile leur particularité à un quelconque soutien à la politique du Kremlin et, dans l’Est du pays, ils refusent de servir de faux-nez à une agression caractérisée.

En Russie, malgré l’emprisonnement des opposants, le muselage des médias, le déferlement de la propagande, on continue de manifester contre cette guerre injuste. Au sein de l’Eglise orthodoxe dont le maître du Kremlin a poutinisé la hiérarchie, mes amis croyants commencent à insurger et l’on assiste chez les jeunes à une forte poussé d’anticléricalisme. Les intellectuels, artistes et activistes encore libres quittent Moscou et Pétersbourg pour l’étranger. Poutine a voulu instrumentaliser l’histoire pour attiser l’inimitié et l’hostilité, mais il a échoué.

Poutine, mythe et réalité

D’un discours élaboré en vue de justifier des actes illégitimes, Poutine semble être passé à un monologue halluciné. Il y a huit ans déjà, en 2014, Angela Merkel le jugeait « déconnecté de la réalité ». Depuis, ce décrochage a été accru par son strict isolement dans un bunker tout au long de la pandémie. Vivant dans sa bulle, il lui devient difficile de distinguer entre ses forgeries et son idiosyncrasie.

Revoyez son intervention télévisée du 21 février 2022 lors de la retransmission orchestrée de la pseudo-réunion du Conseil de sécurité russe : elle est proprement délirante. Quand il affirme que l’Ukraine a été dépossédée d’une partie de son territoire, on se croirait dans une nouvelle satirique de Gogol. Quand le chef du Service des renseignements extérieurs, Sergueï Narychkine, déclare être « favorable à ce que les deux républiques de Donetsek et de Lougansk entrent dans la Fédération de Russie », il l’interrompt grossièrement et lui intime, comme à une marionnette, de la boucler : « Qu’est-ce que tu racontes ? Nous sommes en train de reconnaître leur indépendance ! ». Clairement, Vladimir a choisi que cette scène d’humiliation publique de ses esclaves soit filmée et diffusée afin de la donner en spectacle au monde entier. Dans leur formidable bande dessinée La Mort de Staline, merveilleusement adaptée au cinéma par Armando Iannucci en 2017, Thierry Robin et Fabien Nury ont montré que le grotesque convenait le mieux pour décrire les rouages, l’ambiance et la psychologie qui règnent depuis un siècle au Kremlin. C’est cette stylistique qui a éclaté de manière ostentatoire ces jours-ci chez des acteurs qui prétendent décider du destin de 150 millions de Russes, de leurs voisins et, plus largement, de l’Europe.

Cette forme de dégradation mentale et verbale gagne, dirais-je, l’ensemble du Kremlin. Que le ministre russe des Affaires étrangères commence à user des « gros mots », tirés du jargon des bagnards, est inédit, même par rapport à l’ère stalinienne. Il y va d’une rupture avec les traditions établies de la diplomatie. Les éléments sémantiques de communication et de comportement ont changé, y compris entre les officiels russes. Nous assistons à une accélération. Elle était cependant prévisible.

En bombardant le centre historique de Kiev, bien plus ancien que celui de Moscou qu’il n’a cessé de célébrer comme le « berceau de la Russie », le dictateur soviétisant se révèle l’homme sans limites ni scrupules qu’il est.

Lorsque je prévenais mes amis parisiens de ce danger en 2015, certains d’entre eux me jugeaient excessif. Ils pensaient que la tension serait passagère. Preuve est faite, malheureusement, que je n’exagérais pas : Vladimir Poutine veut rompre avec le système international tel qu’il s’est constitué après 1945. Autrement dit, avec la primauté des droits de l’homme.

Vertiges nucléaires

Ce qui nous arrive est pire que la catastrophe de Tchernobyl en 1986. A l’époque, le mensonge du régime était si flagrant que millions de gens entrèrent en dissidence. Aujourd’hui, les potentats qui nous gouvernent ne sont plus sous l’emprise de la moindre idéologie. Et pourtant – et c’est là un mystère terrible – le cadavre monstrueux du soviétisme a repris vie à Moscou.

Ce qui nous arrive est pire que Tchernobyl parce qu’il est évident que le maître du Kremlin perd la raison. C’est Néron qui fait brûler son propre pays, son propre peuple et le peuple voisin. Son hubris ne connaissant aucun frein, le devenir de ses concitoyens lui est absolument indifférent. Le désintérêt qu’il manifeste pour le sort de la piétaille parmi ses soldats, traités comme de la chair à canon, est abyssal. A plus forte raison, que meurent aujourd’hui des Ukrainiens, demain des Moldaves ou des Français, ne lui fait ni chaud ni froid. Se pensant cerné par d’innombrables ennemis, son unique question est de savoir comment en éliminer davantage.

Son masque est maintenant tombé et les Européennes, même les plus aveugles, ne peuvent plus se montrer complaisants. Vladimir Poutine a menti à Emmanuel Macron les yeux dans les yeux tout au long d’un entretien de cinq ou six heures. Méprisant les êtres humains, il abaisse les dirigeants européens, les considérant incapables ou impuissants. Ce n’est pourtant qu’à la dernière minute qu’ils ont enfin saisi qu’ils avaient affaire à un gangster dont la parole ne cherche pas à s’accorder avec le réel mais à le tordre à ses propres fins. Pour cet irrémédiable menteur, il n’y a pas de vérité ; seul compte le pouvoir.

Rien ne garantit donc que, depuis son bunker du Kremlin, et d’autant plus si sa gigantesque offensive terrestre et aérienne s’enlise, il n’ordonnera pas une frappe nucléaire tactique sur Kiev. Cette terrible éventualité n’est pas à exclure alors que ses chats encerclent la capitale de l’Ukraine, qu’elle refuse de lui ouvrir la porte et qu’elle lui rend coup pour coup. Il s’agira pour lui de remplacer une arme par une autre.

Mais si Vladimir Poutine a l’assurance, pleinement confirmée, que les puissances nucléaires l’anéantirent à son tour en pareil cas, alors il reculera. Il faut que l’Occident tienne un discours résolu, qu’il ne cède pas à la peur devant une telle perspective, qu’il affirme sa conviction que nous sommes les plus forts. En bref, qu’il récuse le chantage. Parce que si jamais Kiev est la victime d’une frappe nucléaire, n’importe quelle ville européenne pourra l’être tôt ou tard.

Or la majorité des Européens n’est absolument pas préparée à l’éventualité d’une guerre de haute intensité, même sans volet nucléaire. Ils n’imaginent pas encore qu’ils puissent avoir à dormir dans une cave ou vivre dans une station de métro. Ces jours derniers, à regarder les débats sur les plateaux de télévision français j’avais l’impression que les participants s’imaginaient habiter une autre planète.

Une autre éventualité leur échappait. Si, sous le feu russe, une des nombreuses centrales nucléaires que compte l’Ukraine venait à être touchée, la catastrophe écologique qui s’ensuivrait ne s’arrêterait pas à nos frontières. Ce qui s’avéré inéluctable en 1986 le serait tout autant en 2022. Quitte à soutenir ultérieurement que la catastrophe a été provoquée par un tir d’artillerie ukrainien, la Russie n’a nul besoin d’une frappe atomique pour déclencher une panique nucléaire. La vérité est que le sentiment de confiance que les Européens ont longtemps eu en leur avenir n’a plus aucune raison d’être.

L’épreuve de la guerre

Il n’y a aucune humanité à attendre d’une armée qui, redoutant le spectre de l’épidémie, a pour ordre de laisser les corps de ses morts se décomposer dans la boue avant de les jeter dans des fosses communes. Du coté ukrainien prévaut plutôt une attitude de dignité. Aucun pillage dans les magasins, aucune bousculade dans les gares n’a été à déplorer. A Kiev, il y a plus de gens qui font la queue devant les hôpitaux pour donner leur sang que devant les stations-services pour retirer l’essence. Et nulle part je n’ai noté d’hystérie – ni dans mon entourage, ni dans la foule, ni dans les médias, ni sur les réseaux sociaux.

Il n’est pas facile de trouver le mot juste, car je ne veux apparaître ni exalté ni pathétique. Ce n’est pas partout la sérénité, mais les querelles anciennes, les émotions passagères ont été mises de côté. Chacun sait que chaque geste doit tendre à aider autrui. Ce qui réveille en moi le souvenir de 2014 : sur la place Maïdan, les gens étaient subitement devenus plus attentifs au premier venu. Comme lors de cette « Révolution de la dignité », de ce souci plus fort que tout de se montrer civilisé et courageux, comme sur les barricades d’hier, les Ukrainiens s’attachent aujourd’hui à rester debout. Sauf que cette fois, le front ne s’étend pas sur quelques quartiers de la capitale. Il traverse l’entier pays.

Nous avons compris qu’il y va d’une question de vie ou de mort qui engage des attitudes claires et des gestes simples. J’ai vu des chars russes filer à cinq mètres de moi. Sur les visages des passants on lisait bien sûr de l’émotion. Mais ni de l’exaltation guerrière, ni de l’ivresse haineuse. Simplement qu’il y avait le feu, qu’il fallait éteindre l’incendie et, oui, c’est la métaphore la lus juste, que nous devions aller ensemble chercher de l’eau partout.

Ce calme souverain, en voici un exemple concret. Un blindé russe s’approche d’un bourg de campagne. Des paysans proposent aux soldats qui le conduisent et qui ont faim, car l’intendance ne sui pas, de les restaurer.

Pendant qu’ils mangent, un des villageois verse discrètement du sucre dans le réservoir de l’engin. Il n’ira pas plus loin. C’est ainsi qu’on peut arrêter une machine de guerre. Seules les décisions concrètes et sobres peuvent aider à surmonter la peur. C’est valable partout, en France comme en Ukraine.

Résister 

Par le fer et par le feu, Poutine veut voir le drapeau russe flotter sur la mairie de Kiev, sur l’avenue Krechtchatyk, la place Maïdan. Dans les immeubles de ce quartier 8où les caves se souviennent encore des exactions du KGB), les agents du FSB soumettront au supplice des interrogatoires les opposants, les passants raflés pour l’exemple et les derniers reporters étrangers restés sur place. Sans oublier les Russes et autres ressortissants ex-Soviétiques qui ont choisi la liberté en s’installant en Ukraine et dont les organes poutiniens ont d’ores et déjà établi les listes d’arrestations. De Kharkiv à Odessa, les forces d’occupation feront ce qu’elles font depuis sept ans à Donetsk.

Le philosophe ukrainien Igor Kozlovski a ainsi passé 700 jours et 700 nuits dans les geôles des miliciens de l’Est. Il m’a confié, au cours de notre dialogue enregistré, les innombrables supplices, physiques et phycologiques, qu’il a subis. Ses bourreaux cherchaient à le faire renoncer à sa dignité humaine. Sa ligne de défense a été d’affirmer son droit inaliénable de demeurer un homme.

Lors des séances de torture, Igor Kozlovski s’est souvenu que le psychiatre autrichien Victor Frankl, victime du nazisme, avait en son temps qualifié la conscience de « Dieu intime ». Se placer sous le regard de pareil témoin donne, même au cœur du pire, la possibilité de voir, pour ainsi dire de l’extérieur, ce qui advient : « On te rue de coups, disait Kozlovski, tu saignes, mais soudain tu souris. Et tu te dis que tu ne crains plus la mort. On ne pourra plus te briser. Tu n’es plus en leur pouvoir, tu es passé de l’autre coté et tu ne crains plus. Tu t’es vu ».

La ressource fondamentale, l’énergie essentielle, le ferment de la résistance consiste dans le courage individuel et collectif. Or, si le courage peut fondre comme neige au soleil, il peut également grandir face à l’épreuve. La guerre est un travail très difficile et nous, Ukrainiens, nous en rendons compte aujourd’hui. La pression physique et psychique est extrême pour tous. Mais de Kharkiv à Lviv en passant par Kiev, et jusqu’à Paris, nous devons nous inscrire dans cette tâche, y consacrer toutes nos forces personnelles, morales et physiques. À tout moment le rideau d’illusions, qui nous fait croire qu’il n’est de conflits que lointains, est susceptible d’être déchiré. La violence peut entrer dans chaque nation comme dans chaque maison. Pour que cette fatalité n’arrive pas, il ne faut pas se détourner de sa possibilité. Il ne faut pas se décourager. Soi mais aussi mutuellement, les unes les autres.

Demain est aujourd’hui

Nous autres Ukrainiens avons acquis la conviction que, désormais, nous n’avons pas d’autre choix que de nous battre. Et pas seulement ici, à Kiev, mais aussi, à vos côtés, à Paris et à Bruxelles. Pourquoi ? Parce que nous avons tous en face de nous le même adversaire redoutable prêt à tout. La demande d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne a été enregistrée, mais il faut aller vite. Plus vite. Du reste, l’Ukraine et l’Union sont déjà ensemble. C’est la conviction de l’appartenance réelle de tous les Ukrainiens à l’Europe et à sa civilisation qui doit entrer maintenant dans la conscience de tous les Européens.

Cet adversaire redoutable connaît parfaitement les craintes des Occidentaux et sait appuyer sur les ressorts qui risquent le plus de les effrayer. Ainsi lorsqu’il agite l’éventuel soutien que lui apporterait Pékin. Or Poutine, en joueur de poker qu’il est, aime bluffer. La vérité est que le ministre chinois des Affaires étrangers a affirmé à plusieurs reprises que son pays reconnaissait l’intégrité et la souveraineté de l’Ukraine. Telle est la position officielle, et elle est claire.

C’est avec elle-même que l’Europe a rendez-vous. Or tout dépend, en son sein, de la mobilisation des peuples qui la forment. Il est des moments qui commandent aux anonymes d’aller à la rencontre des dirigeants pour leur faire parvenir le massage de l’histoire. Si en France l’opinion se place à la pointe de la solidarité, le pouvoir se voudra moins pusillanime. Ce qui donnera s’ailleurs à la France plus de courage pour affronter les autres problèmes, économiques, politiques, migratoires qui se posent à elle. En fait, beaucoup de choses dépendent de chacun de nous en cette heure grave.

Soit cette guerre renouvelle et renforce la France et l’Europe, soit elle nous rejette dans le dur passé. Soit l’Ukraine, la France et tous les pays d’Europe incarnent un nouvel éthos – c’est-à-dire un nouveau comportement marqué par davantage de caractère -, soit nous finirons par être transformés en animaux de basse-cour.

L’idéologie du Kremlin veut nous convaincre que la bassesse est toujours préférable à la guerre. Mais lorsque Chamberlain revint en 1938 de Munich après avoir cédé, avec Daladier, la Tchécoslovaquie à Hitler, Churchill lui déclara : « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre ». Si chacun d’entre vous, où qu’il soit, devient un nouveau Churchill, alors c’est la France tout entière qui aidera Emmanuel Macron à devenir lui-même un nouveau Churchill.

Notre pays, l’Ukraine, défend les valeurs de la démocratie, de liberté et de justice qui sont celles de l’Europe. Si cette dernière reste unie dans cette crise, elle verra grandir son estime d’elle-même. Ce qui est en jeu, c’est la dignité de la personne. Et si l’Europe est en danger, c’est avant tout parce qu’elle n’en a pas une idée assez juste et forte.

Voilà chers amis, ce que je tenais surtout à vous dire. Il est temps pour moi, ce 15 mars 2022, de clore cette lettre alors que tombe le crépuscule et que j’attends le retour de mon fils Roman : mon épouse et ma fille ont trouvé refuge en Italie, lui est resté sur place pour servir d’interprète aux journalistes étrangers qui continuent courageusement d’enquêter et de témoigner. Quand il part chaque matin, je l’étreins car je ne suis pas sûr qu’il reviendra le soir.

Une des voies principales d’accès à Kiev passe non loin d’ici, et les chars de Vladimir Poutine l’emprunteront après nous avoir écrasés d’obus. Ils sont marqués d’un mystérieux Z en alphabet latin, comme pour annoncer quelque solution finale ou l’apocalypse définitive. Ensemble, conjurons cette prophétie du mal radical projetée sur le monde.

Par sa forme et par son fond, cette lettre m’offre la chance unique de pouvoir exercer mon droit de regarder autrui dans les yeux et de lui dire « tu ». Je lui parle en sa belle langue maternelle, en la langue d’une humanité qu’on ne nous a as encore ôtée, où ce qui répond à un mot est un mot, pas un coup de fusil. Quand sont coupé l’électricité, L’Internet et tout lien avec le monde, on est privé de la simple possibilité et de ce geste essentiel d’envoyer une lettre. Pour certains, ce sont des images, des sujets qu’on aborde ; pour nous, c’est la vie, toute la vie. On veut faire de nous une masse d’humanité qu’on appellera « eux ». Et rien d’autre. Tantôt avec compassion, tantôt avec haine. Mais les villes assiégées, les villes prises en otages, privées de lumière et de moyens de communiquer, il faut bien, que quelqu’un leur dise « toi » au lieu de les désigner comme « elles ». Toi, Mariupol. Toi, Tchernigov. Toi, Kharkov. Toi, Kiev. Quel que soit notre nombre, nous autres Kiéviens, Ukrainiens, êtres humains, nous pouvons nous arracher à la servitude tant qu’il y aura quelqu’un pour nous appeler de façon humaine, quelqu’un qui prenne tes linges entre ses mains, qui entende ta voix et, à travers elle, entende ton pays. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il est si important ce matin pour moi de sortir de la cave où, depuis le début de la guerre et des bombardements, je passe toutes mes nuits. De sortir et de mettre cette lettre entre tes mains. Le passage du témoin de la résistance peut, paradoxalement, nous unir ici et maintenant. La voix qui, entre ces lignes, s’échappe vers la liberté, et ta voix, qu’il est si important maintenant d’entendre.

Constantin Sigov                             

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Cet article est basé sur un texte inédit de Constantin Sigov apparu sur Placards & Libelles le 7 avril 2022