La figure du secrétaire du conseil d’administration prend une importance croissante face à la complexité grandissante des mécanismes de gouvernance des sociétés par actions, particulièrement dans les environnements réglementés, à l’intégration des critères ESG, la digitalisation, la diversité, la cybersécurité et la présence toujours plus active des parties prenantes.

Pourtant, ce rôle reste, en droit, largement inexistant. Aucune disposition législative en vigueur ne mentionne explicitement le secrétaire du conseil d’administration, et la jurisprudence n’a pas directement abordé les questions liées à cette fonction. La loi se limite à prévoir que le secrétaire a pour obligation principale de rédiger les procès-verbaux, ce qui constitue, dans les faits, sa responsabilité essentielle.

De manière similaire, la doctrine juridique reste très succincte sur le sujet, et les statuts des principales sociétés par actions, qu’elles soient cotées ou non, se contentent de présenter le secrétaire comme un auxiliaire du président du conseil d’administration, sans lui accorder de réglementation spécifique.

Néanmoins, la réalité pratique diverge sensiblement de ce cadre normatif. Comme nous le verrons, ce rôle revêt une importance indéniable et identifiable, et il réclame aujourd’hui, plus que jamais, une reconnaissance claire, qu’elle soit ancrée dans la loi, un règlement ou les statuts.

Désignation et compétences du secrétaire

Le secrétaire du conseil d’administration – designé par le conseil sur proposition du président – joue un rôle pivot dans le fonctionnement des organes de gouvernance d’une entreprise, qu’il s’agisse d’une petite structure ou d’un grand groupe. Bien que, théoriquement, ce rôle puisse être assumé par un membre du conseil, il est généralement confié à un cadre salarié de l’entreprise ou, dans les structures de petite taille, à un collaborateur externe, tel qu’un avocat.

Le secrétaire du conseil est souvent un juriste, doté d’une solide maîtrise des règles juridiques régissant le fonctionnement du conseil d’administration et des assemblées générales. Cette expertise technique est essentielle pour garantir la conformité des processus décisionnels et la bonne tenue des obligations légales.

Dans les grandes entreprises, cette fonction devient une mission à temps plein, où le secrétaire peut être amené à superviser une équipe dédiée aux questions de droit des sociétés, de droit boursier et de gouvernance d’entreprise. Une connaissance approfondie de l’entreprise, de son secteur et de ses enjeux stratégiques est tout aussi cruciale, car elle permet au secrétaire d’ancrer ses conseils dans la réalité opérationnelle de l’organisation.

Au-delà de ses compétences techniques, le secrétaire du conseil occupe une position stratégique au sein de l’entreprise. Interface entre les administrateurs, la direction et les interlocuteurs externes, il dispose d’une vision globale des dynamiques internes et externes. Cette place privilégiée lui offre l’opportunité d’exercer une influence significative, tant auprès des parties prenantes internes qu’externes, faisant de lui une figure de référence pour les membres du conseil. Sa capacité à naviguer dans cet écosystème complexe, tout en maintenant une posture d’indépendance et de rigueur, est un atout majeur.

Si l’expertise juridique constitue le socle de la fonction, les compétences relationnelles sont tout aussi déterminantes pour en assurer le succès. Le secrétaire du conseil doit faire preuve d’une grande aisance dans ses interactions avec des profils variés, qu’il s’agisse d’administrateurs, de dirigeants ou de partenaires externes.

Une intelligence sociale affûtée lui permet de décrypter les dynamiques interpersonnelles et de s’adapter aux contextes souvent complexes des instances de gouvernance. Il doit également savoir maintenir un équilibre délicat : être suffisamment proche de la direction pour comprendre ses priorités, tout en préservant une indépendance qui inspire confiance et évite les conflits d’intérêts.

Rôle et missions du secrétaire du conseil d’administration

Le secrétaire du conseil joue un rôle central dans le bon fonctionnement du conseil d’administration et de ses comités. Il veille à la fluidité des relations entre la société, les administrateurs et le président, tout en garantissant la conformité et la validité des décisions prises par le conseil. Ses missions, à la fois stratégiques et opérationnelles, englobent la rédaction des procès-verbaux, l’organisation des travaux du conseil et des comités, la conformité des décisions, ainsi que l’organisation de l’assemblée générale.

Rédaction des procès-verbaux : La rédaction du procès-verbal des réunions du conseil, auxquelles le secrétaire participe, constitue – comme déjà dit – sa mission principale. Ce document, loin d’être une transcription littérale des débats, synthétise de manière claire, précise et exhaustive les principales prises de position et décisions adoptées. Cette tâche exige rigueur et minutie, car le procès-verbal engage la responsabilité des administrateurs et sert de référence juridique.

Organisation des travaux du conseil et des comités : Le secrétaire du conseil assiste le président dans la planification et la coordination des activités du conseil et de ses comités, à travers les responsabilités suivantes :

  • Préparation des ordres du jour : Élaboration et transmission des convocations, accompagnées des documents de travail nécessaires, aux membres du conseil et des comités.
  • Planification annuelle : Définition du calendrier des réunions et du programme de travail, en tenant compte des interactions avec les directions concernées (comptabilité, finances, juridique, etc.), des contraintes des équipes et des échéances critiques des comités.
  • Préparation des dossiers : Coordination avec les différentes directions pour constituer des dossiers complets et de qualité, en veillant à leur conformité et à leur disponibilité dans les délais impartis.
  • Organisation des séances : Gestion logistique des réunions pour en assurer le bon déroulement.
  • Suivi des administrateurs : Contrôle de l’assiduité des membres et gestion des rémunérations liées à leur mandat.

Garantie de la conformité des décisions : Le secrétaire du conseil est le garant du respect des obligations légales et réglementaires. Il s’assure que le conseil remplit ses missions dans les délais, notamment l’approbation des comptes, la convocation de l’assemblée générale, le renouvellement des mandats ou la revue d’opérations spécifiques. Il veille également à l’application du règlement intérieur du conseil et, le cas échéant, des dispositions des codes de gouvernance en vigueur.

Organisation de l’assemblée générale : Le secrétaire du conseil joue un rôle clé dans la préparation et le déroulement de l’assemblée générale, une mission en constante évolution. Ses responsabilités incluent :

  • Préparation juridique : Rédaction des documents nécessaires (ordre du jour, résolutions, rapports du conseil) et, si désigné secrétaire de l’assemblée, supervision de son bon fonctionnement, y compris la gestion des éventuels incidents.
  • Dialogue actionnarial : Collaboration avec le responsable des relations investisseurs pour échanger avec les actionnaires, analyser la composition de l’actionnariat, évaluer l’influence des proxys et auditer la conformité des pratiques de gouvernance de la société avec les politiques de vote des investisseurs.
  • Documentation : Contribution à la rédaction des documents de l’assemblée générale et participation aux discussions sur les thématiques de gouvernance.

Avec l’importance croissante des interactions entre le conseil, l’assemblée générale et les actionnaires, ce rôle devient stratégique. Le secrétaire de conseil soutient la direction générale et le conseil en anticipant les points sensibles, en favorisant l’adoption des résolutions et en assurant le déroulement harmonieux de l’assemblée.

Promotion de la gouvernance d’entreprise

Le secrétaire du conseil est un acteur clé de la gouvernance d’entreprise, garantissant la conformité juridique du fonctionnement du conseil et promouvant les meilleures pratiques. Il veille à la mise à jour du règlement intérieur du conseil, propose un tableau de bord annuel des travaux et s’assure que les administrateurs disposent des informations nécessaires à leurs missions.

Il coordonne les travaux des comités avec ceux du conseil, en assurant synergies et cohérence, tout en organisant leurs réunions, rédigeant leurs comptes rendus et rapports. Il vérifie la conformité des pratiques aux codes de gouvernance et aux recommandations de l’AMF ou du HCGE, en France, et de la Consob ou du Comité de gouvernance d’entreprise, en Italie, informant le président et proposant des évolutions pour une amélioration continue.

Il rédige le rapport du conseil sur le gouvernement d’entreprise et la politique de rémunération, en garantissant sa cohérence pluriannuelle. Il accompagne l’évaluation du conseil, des comités et des administrateurs, interne ou externe, et en rend compte aux actionnaires. Il organise la formation des administrateurs, notamment ceux représentant les salariés, ainsi que des séminaires ou visites sur le terrain.

Il facilite l’intégration des nouveaux administrateurs, répond à leurs questions et leur fournit des informations claires sur leurs droits et obligations. Relais d’information, il joue un rôle déterminant dans la diffusion des bonnes pratiques de gouvernance au sein du conseil et des filiales, renforçant ainsi une culture d’excellence et de progrès constant.

Internationalisation et digitalisation des conseils d’administration

L’environnement des conseils d’administration évolue rapidement sous l’effet de leur internationalisation, de l’augmentation du volume et de la complexité de leurs travaux, ainsi que de la transformation numérique. Ces dynamiques exigent une adaptation agile et maîtrisée des outils et ressources mis à la disposition des administrateurs pour leur permettre d’accomplir efficacement leurs missions.

Le secrétaire du conseil joue un rôle clé dans cette transition. Il doit se montrer proactif en proposant au président des solutions innovantes pour optimiser le fonctionnement du conseil. Cela inclut l’adoption de technologies adaptées et la mise en place de processus favorisant une gouvernance fluide et performante. Pour répondre à ces défis, les conseils doivent investir dans la formation des secrétaires, en allouant des budgets spécifiques pour développer leurs compétences dans les domaines de la digitalisation et de la gestion des outils numériques.

L’essor des plateformes numériques dédiées aux administrateurs a transformé la gestion des flux d’informations. Ces outils, simples, sécurisés et fiables, facilitent la mise à disposition des dossiers, améliorant ainsi l’efficacité des travaux du conseil et de ses comités. En libérant le secrétaire de tâches administratives chronophages, ces plateformes lui permettent de se concentrer sur des missions à plus forte valeur ajoutée, telles que le conseil stratégique ou l’analyse des dynamiques de gouvernance. Toutefois, leur administration exige des compétences techniques pour assurer notamment l’évaluation de la performance et du fonctionnement du conseil.

Par ailleurs, la visioconférence, dont l’usage s’est généralisé, notamment à la suite de la crise sanitaire de 2020, est devenue un outil incontournable. Bien que la présence physique des administrateurs reste préférable, le secrétaire doit garantir une participation fluide aux réunions en mettant à disposition des solutions d’audio- ou de visioconférence sécurisées et performantes, adaptées aux besoins des membres du conseil.

Rôle du secrétaire du conseil d’administration dans les codes de gouvernance d’entreprise

La figure du secrétaire du conseil d’administration est reconnue dans plusieurs codes de gouvernance d’entreprise en Europe, notamment au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, en Belgique et au Luxembourg. Ce rôle, essentiel au bon fonctionnement des conseils, connaît des niveaux de formalisation et de professionnalisation variables selon les pays.

Au Royaume-Uni, le secrétaire du conseil d’administration bénéficie d’un cadre juridique et professionnel particulièrement développé. Depuis l’entrée en vigueur de l’article 271 du Companies Act de 2006, la nomination d’un secrétaire est obligatoire pour les sociétés cotées, conférant à cette fonction un véritable statut professionnel.

Le UK Corporate Governance Code précise les responsabilités du secrétaire, qui vont au-delà du simple soutien administratif au président, au conseil et à ses comités. Le Code souligne que le secrétaire occupe une position unique, à l’interface entre les exécutifs et le conseil, ce qui le rend particulièrement apte à relayer les préoccupations des employés concernant des comportements inappropriés, des irrégularités financières ou d’autres problématiques.

En outre, le Code stipule que le secrétaire rend compte principalement au président du conseil pour toutes les questions relatives au fonctionnement du conseil. Toutefois, il peut également rapporter au directeur général ou à d’autres administrateurs exécutifs dans le cadre de leurs responsabilités opérationnelles, garantissant ainsi une coordination efficace entre les différentes instances.

En Italie, le rôle du secrétaire du conseil d’administration n’est pas encadré par des dispositions légales spécifiques définissant sa nomination, ses attributions ou ses obligations. Les seules références normatives, tirées des articles 2371 et 2375 du Code civil, concernent le secrétaire d’assemblée, chargé d’assister le président et de cosigner les procès-verbaux. Cependant, la doctrine s’accorde à dire que ces règles ne peuvent s’appliquer par analogie au secrétaire du conseil, en raison des différences réglementaires entre les deux organes sociétaires et de l’importance distincte accordée à la rédaction des procès-verbaux dans les délibérations du conseil.

La version 2020 du Code de gouvernance d’entreprise italien marque une avancée significative en consacrant sa Recommandation 18 au secrétaire du conseil. Ce texte prévoit que : « le conseil, sur proposition du président, nomme et révoque le secrétaire, en définissant ses qualifications professionnelles et ses missions dans le règlement intérieur. Le secrétaire a pour mission d’assister le président et de fournir des conseils impartiaux ainsi qu’un soutien au conseil sur tous les aspects essentiels à une gouvernance d’entreprise efficace ».

La professionnalisation de cette fonction s’accélère également grâce à l’action de l’Associazione Italiana Segretari di Consiglio di Amministrazione (AISCA). Cette association promeut le partage des connaissances et des bonnes pratiques en matière de secrétariat sociétaire, de gouvernance et de conformité. Elle favorise les échanges entre professionnels pour optimiser le fonctionnement des conseils d’administration et des autres organes sociétaires, améliorer la communication avec les parties prenantes et les autorités de régulation, et soutenir le développement des compétences et des responsabilités des secrétaires. L’AISCA contribue activement au débat sur l’évolution du cadre normatif de ce rôle, en diffusant des outils et des pratiques exemplaires.

En France, la fonction de secrétaire du conseil d’administration n’est pas codifiée dans les textes législatifs et reste absente des principaux codes de gouvernance, tels que : le Code Afep-Medef et le Code MiddleNext. Cette absence de cadre normatif explique pourquoi le rôle est parfois perçu comme limité à des tâches administratives et techniques. Toutefois, dans la pratique, la fonction évolue en réponse aux progrès de la gouvernance d’entreprise et au renforcement de la soft law.

Pour accompagner cette évolution, l’Institut Français des Administrateurs (IFA) a publié en 2013 un guide intitulé : « Le secrétaire du conseil d’administration », visant à professionnaliser cette fonction. Révisé en 2021, ce guide s’appuie sur les pratiques des conseils d’administration de grandes entreprises françaises, cotées ou non, pour proposer des recommandations concrètes. Il préconise notamment de formaliser les missions du secrétaire dans le règlement intérieur du conseil, offrant ainsi une feuille de route claire pour définir ses responsabilités et renforcer son rôle stratégique.

Conclusion

Dans un monde où la gouvernance d’entreprise est mise à l’épreuve par des enjeux toujours plus complexes, le secrétaire du conseil d’administration émerge comme un acteur incontournable, orchestrant avec rigueur et vision la dynamique des conseils.

Pourtant, son rôle, bien que stratégique, reste prisonnier d’un flou normatif qui en limite la portée. Il est temps d’ancrer cette fonction dans un cadre juridique et statutaire clair, pour en faire le véritable gardien de la gouvernance moderne. Reconnaître et formaliser ses missions, c’est doter les entreprises d’un levier puissant pour naviguer avec agilité et confiance dans un avenir incertain.

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